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La communauté des chercheurs chercheur : Une voie de réforme possible par Olivier Postel-Vinay

 

Le changement ne viendra pas de l'intérieur. Il viendra si le milieu est bousculé de l'extérieur, par les hommes politiques ou par l'Europe, ou par les deux. Quatre propositions de réforme pour enclencher un processus vertueux.



 

Il n'y a pas d'illusion à se faire : le changement ne viendra pas de l'intérieur. Il viendra si le milieu est bousculé de l'extérieur, par les politiques français ou par l'Europe, ou par les deux.

 

Au risque de donner prise au reproche de naïveté, procédons à une expérience de pensée. Si j'étais premier ministre, quel processus pourrais-je engager ? Il me semble pour commencer que je ferais campagne pour diffuser quelques évidences : oui, les choses vont mal, oui, l'Etat n'a pas rempli sa mission, oui, nos universités ne font pas le poids et voici pourquoi. Parallèlement, j'aurais mis en place un comité de sages constitué en majorité de scientifiques français de haut niveau installés en Amérique du Nord et en Europe, ayant une connaissance intime d'au moins deux systèmes et indépendants du milieu français. Je confierais le soin à ce comité, aidé de quelques conseillers d'Etat, de rédiger un plan de dix ans précisant les objectifs à atteindre et les moyens d'y parvenir. Et sans attendre je prendrais trois mesures, destinées à mettre le ver dans le fruit. Je créerais un organisme destiné à financer d'excellents projets de chercheurs individuels, j'autoriserais les établissements publics et les universités qui le souhaitent à recruter comme ils l'entendent et j'autoriserais les universités qui le souhaitent à choisir leurs étudiants.

 

Revenons sur ces trois mesures. La première consiste à créer une agence de financement de projets évalués par les pairs, selon une procédure internationale. Le modèle est celui des organismes publics ou parapublics existant dans tous les pays en tête des indicateurs. Nul besoin de se référer au modèle dit anglo-saxon. Un bon modèle est celui du Fonds national suisse (FNS). Cette fondation de droit privé financée par l'Etat a été créée en 1952 à une époque où la NSF américaine était encore balbutiante. Ce FNS à la française apporterait au système de l'argent frais. Il financerait les projets de chercheurs établis ou débutants, établis en France ou désireux de retourner en France. Il leur accorderait pour cinq ans des moyens substantiels, leur permettant de recruter librement des doctorants, postdoctorants, ingénieurs et techniciens de recherche, au prix du marché. Les décisions seraient prises en toute indépendance, sans qu'il soit besoin de prendre l'avis de l'institution accueillant le chercheur ni, bien entendu, d'un ministère quel qu'il soit. On verrait au contraire les établissements, les grandes écoles et les universités se disputer le plaisir d'accueillir les élus, afin d'accroître leur notoriété. Contrairement à ce qu'il est préconisé dans les divers projets de FNS qui circulent actuellement, il ne serait pas question pour cet organisme de labelliser des centres d'excellence, encore moins d'en créer. Pas question non plus de modeler les financements sur des "priorités" édictées par des comités Théodule, fussent-ils interministériels. La recherche fondamentale se moque avec raison des priorités imaginées par les technocrates. L'unique objet du FNS serait de financer de très bons chercheurs.

 

La seconde mesure serait d'autoriser établissements et universités qui le souhaitent, seulement ceux qui le souhaitent, à mettre en place des procédures de recrutement fondées sur les règles du droit du travail et non celles du droit administratif. Une université pourrait ainsi permettre à un département de recherche jugé exceptionnel, dont certains membres pourraient d'ailleurs être financés par le FNS, d'attirer des enseignants chercheurs de niveau international, payés au prix du marché international. Cela exigerait naturellement que l'établissement trouve les recettes correspondantes. Les nouvelles fondations rendues possibles par la loi Aillagon, l'une des initiatives les plus heureuses de ces dernières années, pourraient contribuer à jouer ce rôle. Des industriels pourraient financer des chaires universitaires, pratique courante dans certains des pays en tête des indicateurs.

 

La troisième mesure, autorisant les universités qui le souhaitent à choisir leurs étudiants dans certaines disciplines scientifiques, s'inscrirait dans un mouvement déjà amorcé avec les IUT, écoles d'ingénieurs universitaires et autres filières dites professionnelles, qui sont plébiscitées par les étudiants parce qu'elles pratiquent la sélection à l'entrée.

 

On perçoit les fonctions de ces trois mesures. Elles introduiraient gentiment l'aiguillon de la concurrence au cœur du système. Elles placeraient une partie croissante de celui-ci au diapason des procédures bien rodées dans les pays de tête des indicateurs. Elles engendreraient une dynamique vertueuse faisant rapidement apparaître au grand jour le caractère archaïque et inadapté des institutions existantes. Elles feraient bouger les esprits, rendant chaque jour plus évidente la nécessité de réformes plus radicales..

 

Comme beaucoup de scientifiques qui ont fait l'amère expérience de la bureaucratie européenne, je ne suis pas convaincu qu'il faille trop attendre de l'Europe pour bousculer le système français. Mais il faut tout de même en attendre un peu, comme en témoigne la généralisation du système 3-5-8, susceptible d'aider certaines au moins de nos universités à se rapprocher des us et coutumes des meilleures universités européennes. Il faut aussi en attendre la mise au point de nouveaux indicateurs, qui feront apparaître de manière beaucoup plus précise qu'aujourd'hui le positionnement déplorable de certaines de nos institutions. Il faut peut-être aussi en attendre la création d'un FNS au niveau européen. Baptisé Conseil européen de la recherche (ERC), ce projet est vu par certains comme un nouveau "machin" se surimposant aux structures existantes, déjà horriblement bureaucratiques. Mais ceux qui ont porté ce projet ont une idée différente, assez proche en fait de celle que je préconise pour la France : créer un organisme de financement modelé sur le fonctionnement de la NSF américaine, donc débarrassé des pesanteurs bruxelloises. Si la chose se réalise effectivement, ce qui est loin d'être acquis, l'ERC jouera un puissant rôle de levier, capable de bousculer toutes les structures nationales souffrant d'archaïsme.

 

Avant de conclure, revenons un instant sur la question de la recherche technologique. Les entreprises servent souvent de bouc émissaire dans la querelle sur le déclin de la science française. Pourtant, les comparaisons internationales montrent que les entreprises françaises qui font de la recherche n'en font pas avec une moindre intensité que leurs concurrentes. Le contraire serait d'ailleurs surprenant. Le problème est le nombre insuffisant d'entreprises françaises qui font de la recherche. C'est un problème culturel. Nous n'avons pas les traditions allemandes ou japonaises, capables de susciter ce genre de dynamique même en l'absence d'un système de recherche académique très performant. En l'absence de telles traditions, on voit mal comment susciter une vague de création d'entreprises de ce type sans avoir d'abord dynamisé notre recherche académique. L'avoir dynamisée en profondeur : rien ne sert, comme on l'a fait jusqu'ici, de mettre en place des prothèses (incubateurs et autres "services" d'appui) si le malade est, de toute façon, incapable de s'en servir.

 

Je souhaite pour finir évoquer rapidement une question de fond. Pourquoi s'acharner à vouloir sauver notre recherche académique ? La production scientifique française pesait en 2001 4,9% du total mondial des articles cités, tandis que la part des brevets d'origine française enregistrés aux Etats-Unis était de 2,41% en 2002. C'est triste à dire, mais si la France était rayée de la carte, la marche du progrès scientifique et technologique n'en serait guère affectée. Mettons donc notre orgueil pluriséculaire dans notre poche et notre mouchoir par-dessus. Je ne suis qu'à demi convaincu, par ailleurs, par les raisonnements d'après lesquels une recherche académique forte tire la croissance. Dans les années 1970 et 1980, le Japon a étonné le monde par son taux de croissance et menacé l'hégémonie technologique américaine sans avoir développé un tel outil. La croissance espagnole de ces dernières années ne doit rien à la recherche. Le piètre état de notre système universitaire et de recherche n'a pas non plus empêché l'économie française, au cours des vingt dernières années, de tirer finalement assez bien son épingle du jeu. Il est frappant de constater que la France est leader européen pour les exportations de produits de haute technologie sur le marché mondial. Le savoir faire industriel et commercial est largement indépendant des performances en recherche, en tout cas de la partie amont du "R" de "R&D". Les résultats de la recherche académique sont un bien public mondial, à la portée de bons ingénieurs bien encadrés.

 

L'intérêt pour un pays de faire de la bonne recherche me paraît d'abord relever d'une démarche culturelle. Une recherche excitante menée ici et non ailleurs a de multiples effets d'entraînement, qui jouent sur le long terme. Elle attire les jeunes et les médias, elle irrigue le corps social. Si elle est vraiment très bonne, elle attire des étrangers de talent et des entreprises étrangères. Bref, une bonne recherche dans de bonnes universités tire le pays vers le haut et le rend plus attractif. A partir d'un certain degré de profondeur et dans le temps long, le culturel et l'économique se fondent.

O. P.-V.

 

 

Biographie de l'auteur

Conseiller de la direction de La Recherche, Olivier Postel-Vinay est notamment l'auteur de Le grand gâchis, splendeur et misère de la science française, Eyrolles 2002

Précisions

Ce texte est la conclusion d'un article publié dans le numéro d'automne 2004 de la revue Commentaire, intitulé : "La crise de la science française : état des lieux".




Posté le Lundi 22 novembre 2004 @ 09:54:14 par adminv

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