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La dyslexie, l'union fait la force!
   
La communauté des chercheurs chercheur : Les neurosciences : une utopie dans l'Education ? un article de Fabien Dworczak

 

 

DWORCZAK Fabien
GREPH-IEP Lyon2

 


LES NEUROSCIENCES : UNE UTOPIE DANS L’EDUCATION ?


Thomas More a inventé un néologisme dénommé, “utopie”, appelé à une longue histoire. Son « Utopia », en 1516, expose ce que l’on peut considérer comme l’un des « rêves » politiques de la Renaissance. Rêve qui se déroule sur l’Ile de Nulle-Part et qui propose les projets « prudents » d’un homme d’Etat qui, pour conjurer la décadence de la Cité, entend allier l’éthique et la politique.
Thomas More s’est aussi intéressé aux conquêtes de la technique, aux bouleversements qu’elles introduisent en matière maritime, commerciale, militaire. Il s’est intéressé à la médecine, à la pharmacopée du moment.
Par un extraordinaire effet de miroir les structures institutionnelles d’Utopie révèlent les failles et les faiblesses des gouvernements de la terre : face au règne du principe individualiste qui triomphe parmi les hommes, les Utopiens ont substitué une loi de communauté qui est l’axiome de base de leur existence éthique et politique. Ainsi pour T. More, il est impossible de séparer l’éthique et la politique.




Les Utopiens ne laissent jamais le progrès technique ou matériel dévorer leur âme. Mais la vie utopienne qui va toujours de l’avant puise ses ressources dans l’activité intellectuelle et dans la clarté spirituelle. Il n’y a de véritables progrès, donc de possibilité d’avenir, qu’en échappant à l’illusion réificatrice et, pour cela, il est important de sauvegarder les plus hautes valeurs.

Pour More, les calamités extérieures n’ont d’autres causes que le dérèglement intérieur de la nature humaine et l’office des structures juridiques, en Utopia, consiste à rétablir dans la vie de la communauté la sociabilité originelle que l’égoïsme, en s’exacerbant, a fini par occulter. Le législateur travaille à recréer l’humanité de l’homme. Autrement dit, les structures gouvernementales, l’organisation économique, la politique éducative, nous y reviendrons à ce propos, convergent pour redonner à la nature humaine sa vérité première.
En s’adressant aux lettrés de son siècle, et on peut se poser la question de l’intemporalité de son message, More par son ironie parfois cynique, lance une mise en garde solennelle à l’humanité : il faut faire taire cet orgueil immense, il est grand temps que politique et morale remettent les hommes dans la rectitude du chemin.
La règle utopienne a, donc, dans la société et pour l’individu, une portée qui est beaucoup plus que corrective. La force normative de « sa meilleure forme de gouvernement » est la condition d’une restauration axiologique et ontologique en laquelle culmine la pensée de T. More.

Peut-on, et comment, à la lumière des travaux et innovations en neurosciences actuellement, se nourrir du message de T. More ?
Dans les avancées des neurosciences, dans les travaux des sciences cognitives, est-il possible de « relire » son message ?
Cette illusion  réificatrice, telle, peut-être, la « naturalisation de l’esprit » décrite dans les recherches actuelles et les ouvrages de vulgarisation qui en découlent, comment la saisir, l’appréhender ?
L’analyse des politiques éducatives nous permettra, peut-être, face aux avancées des neurosciences contemporaines, d’évaluer le travail du législateur qui, « utopiquement »,  tente de recréer cette  humanité  de l’homme. Nous nous attacherons à en dévoiler les prémices.

De l’« Utopie », sont nées de nombreuses utopies. Le texte même de l’utopie peut, ainsi, paraître étrangement multidimensionnel.

Cependant, je reprendrai la citation de Simone Goyard-Fabre qui précise que la logique de l’Utopie ne sous-tend pas une doctrine socio-politique, mais bien plutôt une méta-politique.
La pensée, toujours selon cet auteur, y est grave, car il s’agit rien de moins, selon More, que de la destinée des hommes. L’humanité doit choisir : ou bien le vice et la passion égarent les hommes dans un monde rendu hostile, ou par des institutions sages qui reflètent leurs exigences intérieures, ils renaissent à la vérité ontologique de l’humanitas.

Je reprendrai, à mon compte, la phrase de Baczko, (Lumières de l’Utopie) : « L’Utopie est une réponse donnée aux inquiétudes, espoirs et rêves inassouvis du siècle ; elle apparaît aussi comme une limite vers laquelle tendent la réflexion et l’imaginaire, comme une dimension cachée d’une idée, comme l’horizon lointain d’une recherche ».
La fonction dévolue au genre utopique pourrait être, ainsi, une invite à modifier par une législation parfaite, le cours de l’histoire.


Lors de la Conférence nationale de santé (mars 2001, Strasbourg), il a été clairement établi, par les ministres présents, de la volonté de faire évoluer le système de santé selon les attentes de la société. Cette Conférence a souligné le souci constant de la construction de nouveaux équilibres entre les cultures respectives des professionnels de santé et de la société civile. Dans ce cadre d’idées il a été prévu de coordonner les actions en faveur de l’enfance pour mieux en assurer la continuité de la maternité à l’adolescence.
Il a été question, entre autres, lors de cette conférence, d’établir une réflexion sur l’évolution du système de soins à la lumière des travaux les plus récents, de se pencher sur les complémentarités entre professions médicales et para-médicales et de suivre les évolutions des comportements, à la fois professionnels et de la société civile, en regard de deux évolutions que sont d’une part les développements des systèmes d’information et de communication (Internet), et d’autre part l’évolution des recours en responsabilité pour les soins.

Au carrefour des évolutions attendues du système de soins et des préoccupations régionales, figure la prévention. Un des thèmes retenu lors de cette Conférence a été : l’enfant qui apprend et la prévention de l’échec scolaire.
On peut rappeler, aussi, l’esprit du traité d’Amsterdam en matière de santé et qui doit prévaloir dans les propositions du CNS : toute politique publique doit être évaluée selon ses conséquences pour la santé des citoyens.

La réflexion sur la place de l’usager dans le système de santé ne consiste pas seulement à répondre à une demande légitime de la population , cette réflexion est aussi et surtout la condition nécessaire à un partage harmonieux (tel que dans l’Ile de Nulle-Part) des responsabilités entre citoyens, usagers du système de santé, professionnels de santé et l’Etat.

Il s’agira donc d’organiser les représentations des usagers pour permettre l’émergence de nouveaux modes d’implication, tant à l’intérieur du système de soins, que dans l’organisation du débat public. Il s’agira aussi de rechercher la participation des usagers dans l’ensemble des lieux permettant de développer le dialogue, de participer aux processus de décision, d’exercer une fonction de vigilance, de partager l’information.
La réussite d’une représentation équilibrée passera certainement par une restructuration du mouvement associatif. Si la démocratie sanitaire consiste aussi à mettre à la disposition de tous, ce que quelques-uns connaissent, il faudra aussi réfléchir aux conditions de la diffusion de l’information, préalable nécessaire à tout débat public équilibré.

Dans ce contexte le développement des nouvelles technologies de la communication dans le domaine de la santé offrirait des possibilités supplémentaires d’information du grand public, de développement de la prévention, des soins et de la recherche.

Pour revenir au problème de l’éducation, je reprends une des thématiques de cette Conférence sur la santé : les troubles d’apprentissage et l’école.

Les résultats des premières années du cursus scolaire sont déterminants pour la suite de la scolarité. Le Haut Comité de la santé publique (HCSP) rappelle dans son rapport sur la précarité que « le passage à l’école induit de façon forte la vie ultérieure : les performances scolaires influencent le degré d’insertion sociale, le revenu économique par l’accès à l’emploi, la santé et l’espérance de vie ». La place occupée dans la société par une personne va mobiliser un certain nombre de ressources personnelles : le sentiment d’autonomie, le sentiment d’utilité sociale, la conscience d’utiliser son potentiel de compétences et d’avoir une maîtrise sur ce qui arrive.
La croyance du sujet dans ses possibilités de contrôle de l’environnement peut se différencier du contrôle effectif qui serait la maîtrise réelle des situations. Notre société, et tout particulièrement les enseignants, ont un discours éducatif et des pratiques évaluatives qui privilégient les valeurs d’autonomie, de prise en charge, de responsabilité.
Certaines pratiques éducatives des parents induisent un équilibre subtil entre l’apport de modèles, l’exercice permanent du contrôle et un discours d’appel à l’autonomie et à la responsabilité.

Cela dit, pour une partie des enfants, l’école peut devenir un lieu de perte de confiance en soi, et parfois d’humiliation. L’insuffisance de leurs performances scolaires sera attribuée au manque de travail, à leurs capacités personnelles, à l’incompétence ou au désintérêt des familles pour l’école.
Parmi l’ensemble des compétences scolaires, savoir lire a un statut premier dans la mesure où c’est par l’écrit que l’enfant va pouvoir acquérir les autres compétences scolaires et culturelles.

Jusqu’à une époque récente, les troubles du langage oral et écrit (dysphasie, dyslexie) étaient assez globalement ignorés, voire déniés, aussi bien par l’école que par la médecine. Les travaux en neurosciences ont participé, de par leurs apports, au changement des représentations de ces pathologies et constituent un exemple de ce que les recherches apportent dans les politiques publiques, éducatives et de santé en l’occurrence.

Un rapport du Haut Comité de la santé publique de 1999 sur ce sujet, puis deux autres rapports remis aux Ministres de l’Education nationale et de la Santé par J.C. Ringard et F. Veber aboutissent en 2001 au « Plan d’action pour les enfants atteints d’un trouble spécifique du langage » commun à ces deux ministères.
Ce plan voudrait associer pour la première fois, une approche médicale et une action pédagogique à l’école. Ce serait la prévention de l’échec scolaire par le dépistage dès le plus jeune âge des troubles de la vision et de l’audition, des difficultés associées à l’environnement familial et celles qui sont en relation avec l’environnement pédagogique.
Du point de vue des textes et circulaires, la France tente de combler son retard sur la reconnaissance et la prise en charge de ces troubles. Les troubles du langage oral et écrit apparaissent aussi dans les priorités nationales de recherche.

Pour ce qui est de la mise en œuvre des actions proposées, il apparaît essentiel de renforcer le nombre de professionnels compétents, en particulier chez les médecins (généralistes, pédiatres, pédopsychiatres) et, évidemment, il en est de même chez les enseignants.
Il est essentiel, aussi, de donner une place beaucoup plus importante à ces questions, dans la formation initiale (études médicales) et continue des médecins, particulièrement dans les spécialités susmentionnées.
Pour les troubles du langage (oral et écrit) et des apprentissages, le plan d’action charge les médecins de santé scolaire du repérage, du suivi, de l’adaptation scolaire et des nécessaires articulations entre les fa milles, le système de soins et l’école.
Cela dit la prévalence de la dyslexie est telle, qu’il sera nécessaire de mettre en place des évaluations régulières et, aussi, des concertations entre familles, enseignants et professionnels de la santé.

La mise en place de ce plan sera certainement difficile et sujette à de nombreuses difficultés.
Avec l’identification de ces pathologies et les conséquences qu’elles ont en terme de temps de travail pour les médecins de santé scolaire leur nombre actuel peut paraître insuffisant pour mener à bien ces tâches de dépistage, d’intégration scolaire et de suivi des enfants.

Avec les médecins des services de protection maternelle et infantile (PMI), il est attendu la réalisation d’un dépistage au cours de la quatrième année de l’enfant. Mais ce bilan de la quatrième année n’est que conseillé et pas obligatoire. L’inégalité entre départements est grande : 40 à 50% des enfants bénéficieraient du bilan réalisé par les services de la PMI, les politiques et les orientations des conseils généraux sont très diverses.
Les effectifs des médecins de PMI sont aussi limités et leur formation initiale et continue reste entièrement à faire.

Face aux troubles d’apprentissage scolaire, de nombreux parents se sentent désarmés, ils ont l’intuition que leurs enfants donnent le meilleur d’eux-mêmes et qu’ils auraient nombre de ressources qui ne seraient exploitées. Ils sont souvent persuadés que les « intelligences », les « mémoires », l’imagination peuvent s’éduquer et être développés à l’école. Il s’en suit, ainsi, un malentendu, entre les enfants et leurs familles et ceux qui souhaitent leur apprendre.

Comment atténuer ce malentendu ?
En matière d’éducation beaucoup a été dit et écrit, particulièrement sur les aspects médicaux, sociologiques et psychologiques de la réussite scolaire.
L’échec scolaire affecte les enfants de tous les milieux. La pédagogie est aussi devenue une science mais elle devra, pour le rester, se mesurer aux innovations et découvertes des neurosciences.
Les neurosciences ne peuvent se satisfaire du vocable de « scientisme », elles ne sont que le résultat de travaux sur le cerveau qui bouleversent les acquis précédents : ainsi avance la science. Et comme More nous le dévoilait déjà, elles permettent de régénérer les règles et dispositions juridiques pour tendre vers des perspectives plus équitables au plus grand bénéfice de nos enfants et de nos sociétés en général. Là serait l’Utopie « morienne ».
Les neurosciences peuvent permettre de ne pas rajouter de brutalité dans les comportements pédagogiques. La réussite scolaire est d’abord pour tout enfant une affaire de compréhension de ses difficultés et de connaissances de ses troubles : la pédagogie doit aussi apprendre et ne pas se limiter à ses acquis voire à ses digressions.

En France, 5 à 6% des enfants nouvellement scolarisés chaque année vont présenter des troubles majeurs des apprentissages scolaires. Faut-il considérer ces troubles des apprentissages, troubles d’acquisition de la lecture, de l’écriture, du calcul, en eux-mêmes ou peut-on renverser la question et se demander s’il y a adéquation de l’école aux besoins d’un enfant pour qu’il soit en état de faire ses apprentissages ?
Ne peut-on déjà retenir que tous les événements de la vie de l’enfant vont avoir une répercussion sur ses disponibilités humaines ?
Cela dit et, sans aller aussi loin dans l’anamnèse de chacun, il faudra avoir dépisté précocement tous les handicaps lourds ; il faudra avoir repéré précocement et avoir pallié les déficits visuels, auditifs, les retards d’acquisition psychomotrice, le retard dans les notions essentielles de repérage dans le temps et l’espace, dans le repérage droite/gauche, dans les dominances latérales.

Un symptôme important de l’enfant jeune : un trouble du langage oral (dysphasie). Tout enfant qui ne parle pas correctement ou assez bien ne peut facilement apprendre à lire, et cela quelles que soient les méthodes pédagogiques successives utilisées sans succès.
Les neurosciences (les neuropsychologues) nous dévoilent les différentes dyslexies, difficultés d’apprentissage de la lecture, du langage écrit et lu. Cette pathologie fera le lit de l’insuccès scolaire chronique, cause souvent de pathologie mentale, dévalorisation de soi avec, aussi, rejet de l’école par l’enfant.

Si l’état de santé des français s’améliore globalement, il n’en demeure pas moins que les écarts entre les extrêmes sociaux augmentent. Le niveau d’éducation et le niveau scolaire sont des déterminants de santé, car ce sont eux qui peuvent prédire le mieux l’espérance de vie et les prévalences des pathologies. L’éducation, le milieu scolaire vont être corrélés à la catégorie socioprofessionnelle où iront s’inscrire les adultes. L’image de soi que renvoie la société par l’intermédiaire de l’école joue un rôle important dans l’organisation de la vie de chacun.
L’école, par l’importance du temps passé par l’enfant et des sollicitations qui lui sont faites, devient le premier lieu, souvent, révélateur des troubles d’évolution psychologiques et affectives : détection précoce des troubles sensoriels, détection précoce des troubles du langage parlé tout en laissant l’espoir à l’enfant d’évoluer, dépistage des retards de maturation psychomotrice et des anomalies de comportement.

Les neurosciences nous apprennent que les difficultés d’apprentissage peuvent survenir dans toutes les familles. Les personnels de l’Education nationale sont-ils suffisamment formés pour détecter ces difficultés ? Les évolutions des connaissances, neurosciences et neuropsychologie, demandent, aussi, aux personnels de santé une formation continue permanente et renouvelée en fonction de nouveaux acquis. La complexité des problèmes de santé mentale demande aussi, souvent, un travail en réseau, en partenariat avec d’autres équipes ou d’autres institutions : comment lever les barrières institutionnelles ou les difficultés relationnelles entre différents groupes socioprofessionnels ? La multidisciplinarité qui a atteint la recherche doit s’imposer, aussi, dans les pratiques professionnelles.

L’essentiel dans un premier temps serait de donner une place consistante dans la formation initiale et continue de tous les professionnels impliqués sur les nouvelles connaissances liées au développement de l’enfant. Il importe, aussi, à tous, de connaître les lieux d’aide, les équipes spécialisées, les professionnels installés en libéral, les structures éducatives et médico-sociales intervenant auprès des familles les plus en difficulté. Ces données sont le plus souvent ignorées par les professionnels de santé et d’éducation dans leur ensemble.
L’information doit porter sur le développement cognitif, langagier ou psychomoteur ; elle doit mettre en exergue les efforts accomplis et ceux à développer en terme d’adaptation pédagogique ou éducative ; elle doit conduire à repérer suffisamment tôt les troubles pour conduire ensuite les étapes diagnostiques.
Une nécessité s’impose, celle d’associer plus complètement le monde de la recherche et le monde des praticiens de la santé et de l’éducation et favoriser, ainsi, les transferts de connaissances.


Pour revenir à Thomas More et à la médecine dans l’Utopie, à une époque où cette médecine avait peu de moyens d’action, More lui donnait tout de même une place importante dans son projet de société communautaire. La santé est considérée comme un plaisir, on étudie la pharmacopée et les malades sont soignés dans des hôpitaux situés loin de la cité par souci d’hygiène. Mais la médecine n’empêche ni la maladie ni la mort : comme dans le reste de son récit, les projets de More restent relativement réalistes.

Par la suite le médecin et physiologiste anglais Ernest Starling proposera, aussi, en 1923, une éthique qui sera dominée par la connaissance scientifique. Mais surtout, ce physiologiste-médecin, exprimera sa conviction que, grâce à la médecine et à la biologie, on pourra rapidement maîtriser le corps humain mais aussi le corps social et politique. Starling, dont la formation est médicale, met en garde les physiologistes contre les tentations de réductionnisme en expliquant que la méthode en physiologie est analytique, et que chaque fonction du corps est étudiée pour son propre compte, alors que la synthèse, qui est beaucoup plus difficile, est souvent oubliée. Pour Starling, le physiologiste en médecine joue un seul pion, alors que le clinicien a toutes les pièces  en main, et il est nécessaire que le médecin complète le travail du physiologiste. Il soutient pourtant, comme Claude Bernard, que la pathologie dérive de la physiologie, et que la physiologie elle-même se déduit de lois physico-chimiques. Claude Bernard aussi invitait à poser d’abord le problème médical, car le problème, en définitive, c’est le malade affirmait-il.
Le programme de Starling, en opposition avec celui de More, reposait, néanmoins, sur l’idée  d’« interférer » avec les phénomènes naturels par l’artifice pour répondre aux besoins et aux désirs humains et d’acquérir ainsi un contrôle absolu sur les œuvres du corps humain. La médecine était définie comme une activité qui viserait à contrôler les processus organiques à tous les niveaux.
A la science incombe donc la tâche de définir et maintenir l’ordre – ordre vital, ordre social, ordre politique. Le péché n’est plus le manquement à d’anciennes morales mais le refus de la connaissance.

En définitive on peut penser que les débuts de réalisation de projets scientifiques longtemps considérés comme « utopiques », confirment que les « utopies » sont des moteurs pour l’invention scientifique et technique, mais ces « utopies » recèlent beaucoup d’ambiguïtés, de polysémie et de contradictions.


Ainsi, dans sa leçon d’introduction, Paul Ricœur ( L’idéologie et l’utopie ) nous précise les liens qu’il entrevoit entre l’idéologie et l’utopie : « tous deux sont au plus haut point des phénomènes ambigus, chacun a un côté négatif et un côté positif, une dimension constitutive et une dimension pathologique ». Et, pour Ricœur, « il semble ne pas y avoir de passage possible de l’idéologie à l’utopie ». L’île de More se trouve « nulle part » et ne connaît aucune localisation réelle.  « Dans son auto-description même, l’utopie se connaît comme telle et revendique de l’être. C’est une œuvre toute personnelle et idiosyncrasique, la création spécifique de son auteur », précise Ricœur. Pour cet auteur « il y a une fonction intégratrice remplie par la notion de nulle part. C’est peut-être une structure fondamentale de la réflexivité par laquelle nous pouvons saisir nos rôles sociaux que de pouvoir concevoir ainsi une place vide d’où nous pouvons réfléchir à nous mêmes. »
Ricœur suggère donc de partir de l’idée centrale de « nulle part », impliquée par le mot « utopie » lui-même et par les descriptions de Thomas More : « un lieu qui n’existe en aucun lieu réel, une cité fantôme, une rivière sans eau, un prince sans sujets, etc. (…). Le champ des possibles s’ouvre largement au-delà de l’existant et permet d’envisager des manières de vivre radicalement autres. »
Et Ricœur de préciser : « Nous pourrions dire qu’il n’y a pas d’intégration sociale sans subversion sociale (…). Le point de vue de nulle part permet de mettre le système culturel à distance ; nous le voyons de l’extérieur précisément à cause de ce « nulle part ». »
La fonction de l’utopie serait, donc, d’ « exposer un problème de crédibilité qui surgit là où les systèmes d’autorité excèdent à la fois notre confiance en eux et notre croyance dans leur légitimité ».
Si la pathologie de l’idéologie pour Ricœur serait la dissimulation, pour l’utopie ce serait la fuite. « Le «  nulle part » de l’utopie peut devenir prétexte à fuir, une manière d’échapper aux contradictions et à l’ambiguïté de l’usage du pouvoir et de l’exercice de l’autorité dans une situation donnée ». Il n’existerait plus de « passage possible entre l’ici et maintenant » de la réalité sociale et l’ « ailleurs » de l’utopie ».
Cette disjonction autoriserait l’utopie, pour Ricœur, à « éviter toute confrontation avec les difficultés réelles d’une société donnée ».

Et Ricœur de conclure, avec nous : « Cette excentricité de l’imagination utopique n’est-elle pas le remède à la pathologie de la pensée idéologique, qui se trouve précisément aveugle et étroite en raison de son incapacité à concevoir un  « nulle part »  ? ».


Bibliographie :

 

  • Baczko B., Lumières de l’Utopie, Payot, 1978.
  • More Thomas, More l’Utopie, Présentation par Simone Goyard-Fabre, 1987, Flammarion, Paris, pour cette édition et pour la traduction de Marie Delcourt. (1re édition : 1966)
  • Moreau J.-F., Le récit utopique, droit naturel et roman de l’Etat, P.U.F., 1982.
  • Ricœur Paul, L’idéologie et l’utopie, Editions du Seuil pour la traduction française, 1997.
  • Starling Ernest, Sinding Christiane, Une utopie médicale-La sagesse du corps, Editions Babel (actes Sud), 1995.



Posté le Mardi 21 décembre 2004 @ 19:14:37 par adminv

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